Philosophie

Créée en 2003, Peuple et Culture Marseille a fait de la langue et de l’image ses axes de travail privilégiés.

Porteuse d’un projet résolument culturel, l’association s’attache aux principes et méthodes de l’éducation populaire, à l’instar de son réseau d’appartenance, l’Union nationale Peuple et Culture créée en 1945.

 

Notre association s'inscrit dans le champ de l'éducation populaire par sa volonté forte de construire des alternatives culturelles, sociales et politiques pour une démocratie partagée.

Issus d'une longue histoire qui prend ses sources dans la déclaration de Condorcet et se nourrit du Front populaire, les mouvements d'éducation populaire ont affirmé le rôle central de l'éducation dans une société dominée par les rapports de classe et son caractère émancipateur tant pour l'individu que pour les groupes. Cette affirmation repose sur une vision politique des rapports de connaissance dans la société. Démocratiser le pouvoir implique de partager le savoir et de favoriser les échanges réciproques entre savoirs et savoir-faire.

Dans le but de donner corps à ces valeurs, l’éducation populaire cherche à ouvrir des espaces d'échanges et de co-construction d'un projet de société commun. Elle expérimente, confronte les points de vue et tente de (re)inventer sans cesse ses outils et méthodes afin de permettre de construire, voire transformer, notre rapport au monde et aux autres.

La culture dans cette perspective n'est pas seulement un objet de consommation ou de contemplation, un outil de normalisation ou d’appartenance communautaire. Elle est avant tout porteuse de sens et de significations, d'ouverture et de rassemblement. L'action artistique et la médiation culturelle sont autant de façons de mettre en tension l'ensemble des savoirs et des vécus du corps social.

Cette présentation ne saurait être exhaustive. Loin d’avoir pour but de livrer une vision d’ensemble de l’éducation populaire, elle souhaite affirmer une position, un angle de vue, celui de l’intérieur, issu d’une pratique au quotidien.

 

 

L’Education populaire, le politique et l’exigence de transformation sociale

 

Au sortir de la seconde guerre mondiale une réflexion sur le devenir de la démocratie est né des horreurs perpétrées, de la nécessité d'interroger les raisons de son échec et de trouver les moyens à mettre en œuvre pour que ce qui s'était passé ne se reproduise plus.

Face au constat d’échec, et à l'insuffisance de l’instruction traditionnelle entendue comme la transmission de savoirs et de connaissances au plus grand nombre pour former les citoyens en continuité à la fois avec la déclaration de Condorcet à l'Assemblée nationale en avril 1792 qui donne à l'éducation une finalité démocratique et jette les bases de l'Éducation populaire et avec des initiatives nées pendant le Front populaire et des actions menées par la Résistance, l’impératif de déployer une éducation pensée autrement, destinée aux adultes, jeunes et moins jeunes, inscrite sur toute la durée de la vie et vécue comme politique  s’est imposée. Le cœur de l’éducation populaire réside donc dans cette impulsion de l'après-guerre et des réflexions autour des loisirs et du développement culturel ressenti comme le ferment de l’émancipation de l’être humain, retrouvant sa souveraineté et son auto-détermination.

Si tous les acteurs de l’éducation populaire se saisissent de la culture, de l’art, des savoirs et savoir-faire comme support d’une émancipation politique dans une société traversée par des disparités sociales et économiques, fruit de rapports de domination,  l’éducation populaire  est une volonté de toujours coupler les réflexions et les théories produites à la réalité de l’expérience et de l’action, en un dialogue jamais rompu.

L’éducation populaire affirme  l’égalité des intelligences.

Elle a pour conviction que le pouvoir de l’intelligence collective est à même de produire du sens et à régler les conflits.
Elle s'engage à contribuer à la nécessaire transformation de la société en construisant des alternatives économiques, sociales et politiques.
Elle est une réaction et vise  mettre à jour les rapports de domination et concourir à la lutte contre les injustices.
Elle construit des méthodes et des pratiques à partager et à inventer pour rendre effectif son projet politique et favoriser l’expression de tous les points de vue, conflictuels, paradoxaux et antinomiques car ce n’est que de la diversité dont jaillit le sens profond de la démocratie.

Aujourd'hui, l’éducation populaire part du constat de l'échec des tentatives pour réduire les inégalités socioculturelles et  permettre à chacun de porter sa voix au sein de l’espace public. A l’heure où les inégalités tant économiques que socioculturelles se creusent, le projet démocratique ne peut exister que si les citoyens participent aux prises de décision, et que si l’ambition de toujours associer un plus grand nombre de citoyens à cette prise de décision demeure.  Nous ne devons plus attendre que cette parole nous soit donnée, mais il nous faut au contraire doter de tout son sens l’expression  prendre la parole.  L’exercice de la démocratie demande des citoyens critiques, armés pour comprendre les différents enjeux politiques, économiques et socioculturels,  pour se positionner, faire des choix, lutter contre les injustices, pour participer à la construction d’une société où chacun peut avoir sa place, quelles que soient ses origines sociales et culturelles.

Restituer à chacun son autonomie et sa liberté d’être et de penser propre sont les pierres d’angle du projet humaniste de l’Education Populaire. La valorisation du dire et de l’agir de l’individu ne saurait être opérante que dans la perspective d’un meilleur partage des idées, d’une possibilité d’échanges plus grande et d’une co-construction d’un projet de société où le collectif prend en charge, et chaque individu dans ses différences et son unicité, et chaque groupe dans son identité et sa culture propres.

 

Mais quelle vision de la culture et de l’éducation entend défendre l’éducation populaire ?

 

Premier fondement : Une personne ne cesse jamais d’apprendre et de développer des savoirs, savoir-faire et savoir-être dont les dépositaires ne sont pas seulement les institutions scolaires et universitaires. Toute expérience, tout vécu et toute initiative d’apprentissage est source d’enrichissement et d’épanouissement individuels et collectifs que toute personne peut mettre en avant et mobiliser.  Le savoir entendu comme une somme de connaissances à acquérir et à posséder demeure un savoir amputé et passif.


Deuxième fondement : A opposer une culture savante et cultivée  (celle entendue comme le legs de la bourgeoisie à la bourgeoisie, du spécialiste au spécialiste) à une culture populaire, l’on définit la culture comme principe d’exclusion. En effet, il existe un état de fait : certaines pratiques culturelles et savoirs constituent ce que Bourdieu a nommé un capital culturel  établissant un instrument de pouvoir d’une minorité qui accompagnent et entérinent les inégalités sociales et économiques. L’éducation populaire entend abolir la distance, engendrée par des jugements établissant une culture légitime, qui sépare les différentes pratiques et objets culturels et réhabiliter l’égale dignité de toutes les cultures, plurielles dont les richesses et l’hétérogénéité sont dissimulées par des tentatives de définitions généralistes culture populaire, culture de masse. Elle souhaite que chaque groupe qui mobilise sa culture puisse la revendiquer et mettre à jour les rapports de domination qui le contraignent. Si la culture a à voir avec le politique, ce n’est que dans le sens où elle permet l’accomplissent de l’être humain et des groupes auxquels il se réfère. Elle n’a de sens que si elle s’articule à l’épanouissement d’identités affirmées à l’encontre d’une domination illégitime de classes cultivées sur les classes populaires.


Troisième fondement : L’éducation populaire regarde la culture comme émancipatoire. Cependant, elle refuse de la considérer sous le seul angle de la transmission qui instaure une relation de hiérarchie et une séparation entre un détenteur d’un savoir et un ignorant. Au contraire, la culture n’existe qu’en tant qu’elle est un rapport dynamique de l’être humain au monde, le regard que chacun porte sur ce qui l’entoure. Elle ouvre de nouveaux horizons, de nouveaux espaces.  Dès lors, savoirs de toutes sortes et cultures ne sont réellement précieux que s’ils permettent à chaque individu et à chaque groupe de développer toujours une meilleure compréhension du monde, d’associer bien-être et prise de position, autonomie et responsabilité, le regard et l’agir. Comment se saisir d’un monde dont la complexité n’a d’égale que la profusion d’informations auxquelles nous sommes soumis, souvent dans une position de réception passive, sans être en mesure d’y trouver un sens ? Dans une société d’hypercommunication où les signes s’accumulent et se consomment  sans dessiner de sens, la maîtrise de l’information est à la fois le fondement de tout savoir et de tout objet culturel et le gage d’une possible autonomie.  Cette dernière n’est peut-être pas autre chose que la possibilité de décoder, décrypter ce qui nous entoure, de mettre en correspondance ces multiples informations et d’être nous-mêmes créateurs de sens.


L’éducation populaire met en place un ensemble de dispositifs et de méthodes, à toujours réinventer dans une société en crises et changements permanents, pour tenter de mieux comprendre les codes qui régissent notre rapport au monde et aux autres, pour révéler les contradictions qui traversent notre société afin de ne plus  simplement les subir, pour mettre à jour les tensions et les rapports de force entre groupes et classes, pour mettre à mal un ordre qui ne saurait être établi une fois pour toute et permettre à chacun de valoriser son individualité et sa différence tout comme son rattachement à une culture commune aux fondements du collectif  et du vivre-ensemble.

 

L’éducation populaire toujours d’actualité :

 

L’éducation populaire s’est s’institutionnalisée progressivement au cours de la deuxième moitié du XXème siècle mais a fini par souffrir d’une certaine fonctionnalisation de sa démarche qui ne saurait se résumer au territoire que l’on lui assigne aujourd’hui naturellement : l’animation socioculturelle, comme pansement aux conséquences de délitement économique et social. Elle doit réaffirmer son projet politique qui dans une société d’hypertrophie culturelle et de crise économique et démocratique est plus que jamais d’actualité. Elle doit replacer aux cœurs de ses actions les enjeux qui découlent de sa prise de position vis-à-vis de l’éducation, de la politique et de la culture.

La notion de culture peut être utilisée à des fins différentes :
rassembler, permettre à des individus de s’identifier à des groupes et à des groupes de se créer des repères et de des objectifs communs, fonder une communauté d’esprit positive,  mobilisée et affirmée pour lutter contre les injustices et les discriminations, normaliser et uniformiser afin de neutraliser toute tentative de révolte, figer les communautés et les groupes dans des définitions identitaires assignées de l’extérieur comme le fait notre société postindustrielle.

La culture est devenue un objet de consommation produit en masse  par ce qui a été identifié comme les industries culturelles. Elle sert un discours consensuel autour de valeurs dites universelles dont on refuse de questionner l’effectivité. Derrière la profusion et la richesse de ce que l’on nomme l’offre culturelle, derrière la liberté du consommateur à puiser ce qui lui plaît dans la gamme infinie de produits, règne la stratégie rodée de l’éducation des goûts et des désirs, obéissant à la logique économique de la rentabilité en fonction de publics cibles. Dis moi ce que tu aimes et consommes, je te dirais qui tu es. Le mot culture n’aura peut - être jamais été aussi usité et usé. La culture est devenu un secteur économique à part entière, lucratif, où chaque création est d’abord regardée comme un fruit juteux, objet de vente. Quid de son apport de  sens et de signification, de l'ouverture  offerte sur un imaginaire qui pourrait nous donner à  voir le monde autrement.

 

L’éducation populaire  offre des territoires où la création ne suit pas une stratégie de conquête et une logique marchande, où personne ne s’interdit la richesse de la découverte par le retranchement dans un « ce n’est pas pour moi », où groupes et individus peuvent sortir des habitudes et des définitions toutes faites pour revendiquer la leur, se saisir de ce qui les constituent culturellement, échanger, découvrir de nouveaux horizons, faire circuler les savoirs et les savoir-faire, opter pour d’autres formes d’être et de penser, bousculer les normes  et ainsi réinvestir pleinement le politique.